Lettre à cet enfant qui n’est pas né.

Ce billet relève du plus pur nombrilisme exhibitionniste à gestation* lente. Vous êtes prévenus.


À toi cet-te enfant qui n’est pas né-e,

Nous aurions dû fêter ton premier anniversaire il y a quelques mois. Avec le retard, ça fait deux ans que tu es parti-e.

J’ai commencé cette lettre des dizaines de fois dans ma tête depuis que tu es parti.
Ou partie.
Je ne sais pas si tu aurais été une fille ou un garçon. En soi, ça m’est égal, je t’aurais aimé tout pareil… et de toute façon il n’y a pas de moyen de le savoir. Mais ça me ronge. Ça me ronge que ton histoire se résume à quelques semaines de grossesse, une échographie puis une fausse couche.

Parce qu’avec ta mère, on a essayé de t’avoir pendant longtemps – à peu près sept ans à l’heure où j’écris.

On continue d’essayer, d’ailleurs.

La Vie étant parfois une sacrée garce, pour que tu sois conçu-e, il a fallu qu’on passe par une fécondation in-vitro. Pour que ça me fasse moins mal, et parce que je suis velu j’en suis assez détaché, j’ai oublié le nombre exact, mais je crois que tu étais notre quatrième essai.
Oui, détaché, parce qu’à part prendre des compléments alimentaires infects et avoir un minimum d’hygiène de vie pour essayer d’obtenir des spermatozoïdes correct, un homme, ça fait pas grand chose en PMA. Moi j’me sens con et très seul dans mon caleçon, passablement inutile, façon boulet de bagnard : lourd, encombrant et muet.

On aurait dû fêter ton premier anniversaire et ça me bouffe que tu ne sois pas là. Quand le gynéco a annoncé que tu étais un œuf clair – un embryon qui a arrêté son développement – j’ai senti un grand vide. On savait que ce n’était pas gagné, pourtant. J’ai senti non pas mon monde s’écrouler, mais mon avenir s’éteindre. J’avais fait de mon mieux pour ne pas trop espérer mais… mais ta première – ta seule – photo, celle d’un haricot d’à peine sept millimètres, je t’aimais déjà. D’un seul coup, l’avenir dont je voulais, devenir père, commençait enfin, avec quelques années de retard, parce que je voulais pas avoir plus de trente ans d’écart avec mon premier-né. Aujourd’hui, j’ai trente-sept ans, tu es mon premier enfant et tu n’as même pas vécu et il n’y a pas un jour où je ne pense pas à toi, à me demander à qui tu ressemblerais, quel serait ton caractère, comment je ferais face à tes couches, comment je ferais pour t’endormir à deux plombes du mat’ parce que papa il doit être au boulot quatre heures plus tard quand même, comment je gérerais tes petits (ou gros) vomis parce que je serais pas surpris, vu mon historique familial, que tu nous fasses un RGO, comment les chats réagiraient face à ce petit humain vagissant qui ne leur donne ni croquettes ni grattouilles, « espèce de bipède ingrat », et puis, et puis, et puis autant de choses qui m’échappent parce que tu n’es pas en vie et que mon imagination a ses limites.

Alors je fais un peu n’importe quoi, pour calmer la douleur. Il y en a plein ce blog, d’ailleurs. Les films, les séries, les bouquins, le jeu de rôles (je sais jamais s’il faut un s ou pas), mais aussi le travail, les jeux vidéo (un peu : il y a Planescape: Torment qui m’a attrapé, c’est un vieux truc, tu trouverais probablement que c’est moche et nase mais à l’époque il avait fait un sacré chproum et oui je viens d’utiliser une expression de vieux, il est comme ça ton père, il fait des blagues nulles et utilise un vocabulaire du XXème siècle), tout ça ce sont des palliatifs, des diversions pour ne pas sombrer et devenir vraiment malheureux.

On devrait fêter ton anniversaire, et je sens encore mon cœur hésiter entre rater un battement ou accélérer en voyant ces quelques pixels mouvants à l’échographie. Diastole, systole, on recommence. Des petits points nuances de gris qui s’allumaient et s’éteignaient pas dans le même rythme que le reste autour. Ce flot d’émotions qui me prennent et me soulèvent et m’amènent ailleurs, nous amènent ailleurs avec ta mère. Dans un monde un peu moins laid, un peu plus doux. Et tout ça qui s’effondre trois semaines plus tard… Tu n’y es pour rien, bien entendu. Mais notre monde a… s’est terni d’un coup. Expliquer à nos parents pourquoi ça n’allait pas bien. Pour Noël, expliquer à ma mère pourquoi elle ne serait pas grand-mère dans quelques mois – et ignorer ma propre tristesse parce qu’en plein milieu du Périph un 23 décembre à cinq heures du soir il vaut mieux se concentrer sur la route, en fait. En vouloir aux femmes enceintes, qui n’y sont pour rien, et devoir encaisser l’annonce de la grossesse d’un couple d’amis à peine quelques jours plus tard. Expliquer que je ne suis pas dans la capacité de me réjouir de cet heureux événement, et que c’est pas faute d’essayer, mais là c’est juste pas possible. Et je m’en veux d’être comme ça, de ne plus me réjouir pour les autres, parce que ce n’est pas juste. J’ai beau le savoir mais quand j’apprends qu’une amie est enceinte, j’enrage – mes tripes prennent le contrôle un instant. Un peu moins depuis quelques temps… J’arrive même à être un peu content pour les gens qui ont un bébé. Ça me donne l’impression d’avoir avancé dans ma vie.

Je me demande quel nom nous t’aurions donné. Je me demande comment je concilierais les biberons et mes horaires pourris. Comment je supporterais le manque de sommeil. Comment gérer vie de famille et loisirs (spoiler  : en les conciliant au maximum).

Le mois dernier, on a encore retenté. Environ deux ans après que tu nous as quitté. Einstein, un gars qui a chamboulé la physique à son époque pas si lointaine, a un jour dit que la folie, c’était recommencer la même chose en espérant un résultat différent. L’avantage avec la médecine, c’est qu’on a jamais vraiment deux fois la même chose…
Si les choses se sont mieux passées, le résultat est toujours le même.

Tu nous manques.


Cette chronique n’aurait jamais vu le jour* sans Élodie Font et ses questions, posées l’année dernière pour son podcast documentaire « Il était une fois la PMA« .
J’ai mis beaucoup trop de temps à la penser, l’écrire, la retoucher… accepter de la publier.


* oui, j’ai osé, c’est même à ça qu’on les reconnaît…

 

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4 commentaires pour Lettre à cet enfant qui n’est pas né.

  1. Il y a des fois où la seule réponse valable serait un gros câlin.

    Alors voilà. En virtuel, mais le cœur y est.

  2. xben dit :

    Ceux qui abandonnent ne savent pas à quel point ils sont passés près de la réussite, courage.

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