Monte-en-l’air

J’ai des velléités d’écriture. Ce qui suit date d’il y a facilement cinq ans, peut être six. Les premières phrases ont été jetées sur un calepin pendant un repas « de travail » d’un projet de boîte d’édition. L’équipe était sortie papoter et fumer dehors pendant que je profitais des jazzmen à l’intérieur… Je suis très loin d’en être satisfait, notamment en ce qui concerne la conclusion. Ayant décidé de me limiter à 23 000 caractères, j’ai dû trancher un peu…

Ce texte m’a par contre permis de trouver des départs – j’avais juste imaginé, je ne sais comment, la première scène, vue de loin, sans savoir qui, quoi ni où. C’est bien le seul point positif que j’en retire…

Dorian marchait, protégé de la pluie par une lourde cape de cuir brun. On ne distinguait rien de lui à part la forme d’une épée battant contre son flanc. Sa démarche, lente et déterminée, évoquait l’inexorable avancée d’un glacier qui aurait décidé d’abandonner les temps géologiques au profil d’une échelle animale. Cette force de la nature allait de l’avant et rien ne l’en empêcherait.

Ses bottes, renforcées de plaques de métal, laissaient des empreintes de moins en moins profondes dans la boue, signe qu’il arrivait sur un chemin battu et rebattu par des générations successives de pieds – la myriade étant probablement une unité correcte pour compter les paires de semelles ayant piétiné, dévalé ou tout simplement parcouru cette route.

La nuit était maintenant tombée et les hauts murs d’une citadelle se dessinaient à peine. Les lanternes des gardes semblaient se déplacer de créneau en créneau.

Il savait qu’il approchait de la cité sacrée d’Ernuwel. Il s’arrêta devant les portes fermées.

« Et galère…
– Oui. »

La seconde voix, feutrée, sortit des ombres environnantes. Une femme venait de donner son assentiment. Habillée de vert profond, de gris sombre et de marron foncé, couverte d’une cape à la couleur indéfinissable et toujours changeante, elle était l’incarnation même de la furtivité.

« On va devoir s’annoncer.
– Oui. Cette saleté de pluie nous a retardés.
– Tu n’aurais pas dû refuser les chevaux.
– La traversée de la forêt aurait été un calvaire pour eux : la boue était collante, ils détestent ça.
– On aurait pu gagner au moins un jour et tu le sais… Ils ont fermé les portes pour les festivités.
– Oui.
– On n’aura pas d’occasion avant un an.
– Je sais Shara.
– T’es impossible…
– Oui. »

Elle l’observa. Il se tenait droit comme un I, les bras probablement croisés devant le torse. Sous sa capuche, elle distinguait vaguement ses traits. Il contemplait les antiques portes en chêne massif.

« Et en plus, tu as un plan.
– Oui. »

Ce simple mot tomba avec la légèreté et la grâce d’une tonne de briques. Il était toutefois teinté d’un léger accent de victoire.

Les épaules de Shara s’affaissèrent.

« Un bon copain ?
– Oui. Il va bientôt arriver…
– Splendide, ironisa-t-elle. On va devoir s’infiltrer ici.
– Shara, infiltrer une ville te fait peur maintenant ?
– Une ville, non. Mais Erwunel, alors que les fêtes rituelles du culte nain de Der-Nokaz commencent et que nous ne sommes pas sur les registres d’entrée, cela me gène. Profondément.
– Allons bon.
– Tu connais le châtiment ? »

Instant d’hésitation. Elle reprend.

« Boire une chope avec toutes celles et ceux que tu rencontres.
– Facile.
– Une chope naine.
– Ouais.
– D’un litre.
– Ouais…
– De bière de Feu.
– Ah.
– Je peux passer inaperçue. Pas toi.
– Euuuh… J’ai soif ? répondit-il d’une petite voix où perçait l’inquiétude.
-Et bien sûr, si tu t’endors ou que tu tombes lors d’une bagarre rituelle, il y aura quelqu’un pour te transporter jusqu’au temple le plus proche afin que les prêtres s’occupent de toi… Dans tous les sens possibles du terme. »

Deux cordes tombèrent à côté d’eux, suivies d’un sifflement. Ils grimpèrent.

« Je t’avais dit que les chevaux seraient pas passés.
– Et la porte ?
– Pas avec le détour de quarante-cinq lieues que je nous ai infligé. »

Il ponctua son propos d’un sourire carnassier.

La luminosité était trop faible pour que quiconque pût voir que le visage de Shara s’était empourpré sous l’effet de la colère. Sachant que tout mouvement trop brusque la condamnerait à vérifier la létalité d’un atterrissage sur le crâne, elle préféra attendre que tous deux soient arrivés sur le chemin de ronde pour magistralement lui administrer une gifle.

« La prochaine fois que tu as un plan aussi pourri, dis le moi que je ne t’accompagne pas ! siffla-t-elle.
– Tu préférerais être sur les registres alors qu’on doit tenter un Valluire ?
– Un Valluire ?
– Oui-da.
– Mais t’es pas bien ?
– Je vous dérange ? chuchota une troisième voix
– Tu ne sais même pas ce que l’on va récupérer !
– Faites comme si je n’étais pas là…
– Un Valluire, pendant les fêtes de Der-Nokaz à Erwunel, mais c’est du suicide !
– Pas plus que de rester ici, les gardes vont arriver ! » insista leur complice.

Ils se regardèrent tous trois.

« Suivez-moi, nous n’avons que peu de temps… »

Soixante pieds plus bas, les habitants d’Erwunel et leurs invités officiels regardaient, l’œil humide et l’eau à la bouche, les prêtres percer les tonneaux sacrés de bière de Feu. Les trois ombres se déplaçant sur les toits passèrent totalement inaperçues.

« Bon, alors c’est quoi le plan ?
– Un Valluire standard. Partage à trois.
– On refourgue le tout du côté de Zyldar et tout se passera bien.
– Je m’en doute les gars, mais j’aimerais savoir ce qu’on va récupérer. »

Shara, les bras croisés, se tenait contre un mur, dans l’ombre projetée par une bougie. Dorian était confortablement assis sur une chaise, les jambes étendues, les pieds posés sur la table. Le troisième larron, Erkyne, un gnome des forêts du Nord, à la carrure quasiment humaine, exposait son plan entre une cruche de vin, un jambon de cochon sauvage bien entamé et les restes d’une miche de pain, le fromage ayant disparu depuis longtemps.

Dorian soupira tandis qu’Erkyne se racla la gorge. L’homme parla en premier.

« On vise la baraque d’un marchand…
– Marchand de quoi ? coupa Shara.
– … d’un marchand de la Guilde des Enchanteurs » lui répondit Dorian qui employa l’intonation la plus neutre possible.

La voix de Shara aurait pu briser un paquebot transatlantique lors de son voyage inaugural.

« Un. Marchand. De la Guilde. Des Enchanteurs. Vous êtes sûrs d’être bien dans vos têtes ?
– Le plan, c’est de profiter de l’ivresse générale de la ville.
– Je m’en doute…
– D’ici une vingtaine d’heures, ils seront tous inconscients.
– Presque tous.
– Sauf peut être les gardes, coupa-t-elle.
– Ils seront certainement occupés.
– Il y aura très probablement des troubles et notamment des bagarres d’auberge…, glissa Erkyne. C’est pour ça qu’on passera par les toits.
– Par les toits, avec l’autre lourdaud ?
– L’autre lourdaud, comme tu dis, a deux besaces infinies.
– Pour le butin et pour son armure. On prépare ce coup depuis un certain temps…
– Et vous avez besoin de moi pour quoi ? Des cours de discrétion ?
– Non pas. Mais tu maîtrises l’art délicat du crochetage de serrure…
– Ne perds pas ton temps en flatteries Erkyne. On aura droit à quel type de serrure ?
– Que du magique. Ce que j’en sais, c’est que les matériaux utilisés en eux-mêmes sont rares… Ce n’est pas un simple comptoir. On va aller directement dans son laboratoire…
– Le dernier casse effectué dans ces conditions dont j’ai entendu parler a été qualifié de suicide par la maréchaussée de la cité d’Alwezär…
– … c’est pour ça qu’on t’a dégotté ce jeu de crochets. »

Dorian sortit de sa besace un rouleau de cuir souple et fin ; il le tendit à la femme. Elle l’ouvrit et l’étala sur la table, découvrant la doublure de velours noir aux reflets bleus et la douzaine de.. de… d’outils de cambriolage. Si la forme générale rappelait celle d’un crochet, un regard plus minutieux mettait au défi le lexique de tout autre qu’un voleur dûment formé et maîtrisant le jargon des aigrefins.

« Adaptateur à géométrie variable… Manche télescopique… Réflecteur orientable… le tout en acier toldarien… Vous êtes sûrs de votre coup pour avoir fait une dépense pareille. »

Sa voix était rassérénée.

« On compte juste récupérer quelques babioles. Des trucs mineurs, faciles à emporter, faciles à refourguer.
– On sait que c’est sa spécialité. Les petits objets utiles, rien qui soit à façon… Le genre qui se trouve facilement dans les grandes maisons.
– Et vous les vendrez à qui ?
– Des bourgeois. D’autres marchands, qui n’auront accès à la noblesse que par un mariage heureux.
– Je vois… Une fois à l’intérieur on fera face à quoi ?
– Quelques serrures… Éventuellement un serviteur ou deux. »

Dorian sourit.

« On y va demain soir. »

 Durant la nuit et la journée qui suivirent, chants et cris retentirent de partout dans les rues. L’ivresse rituelle de toute une ville venait de commencer. Les chœurs liturgiques des nains ne cessaient plus, renforcés par leur transe éthylique sacrée – malgré des trémolos peu habituels, ainsi que de fréquents hoquets. Par endroits, l’on se battait ; les défis au premier sang étaient monnaie courante et les cicatrices ainsi récoltées étaient autant d’occasions de vantardise. Ailleurs, les inhibitions se levaient et la cour, processus habituellement empreint de subtilité, était considérablement accélérée.

Seules trois âmes n’y prenaient pas part, se reposant, évoluant sans bruit, peaufinant un plan déjà rôdé et connu puisque suivant les canons des voleurs. N’intervenaient plus que les petits détails, comme l’itinéraire de chacun, le chargement individuel et la taille de la part de tarte à la rhubarbe disponible pour le thé.

Erkyne sortit la tête de derrière une cheminée. L’obscurité ne lui permit de distinguer les gestes de Shara qu’avec difficulté. Les nuages bas et la nouvelle lune n’aidaient pas vraiment… Ayant eu confirmation que le chemin était dégagé, il se retourna en direction de Dorian et lui fit un signe de tête. L’humain démarra aussitôt. Pour l’occasion, il avait revêtu une armure de cuir souple lui permettant une totale liberté de mouvement.

Une fois l’opération lancée, Shara se retourna et posa devant elle ses outils. Elle se baissa et commença à forcer l’entrée. La fenêtre du chien-assis n’offra que peu de résistance. Elle en sourit, s’engouffra à l’intérieur et repoussa les battants.

Dorian évoluait de toit en toit. Devant franchir une rue, il lança un grappin qui prit immédiatement puis attacha la corde de son côté au moment où Erkyne le rejoignit. Usant du langage gestuel des voleurs, ils eurent cette discussion silencieuse.

« Vas-y en premier, je récupère la corde.
– Vas-y toi.
– C’est à toi d’y aller.
– Ne t’en occupe pas, j’ai à faire ici. »

 Sentant que l’opération pourrait être compromise s’il n’y allait pas, Erkyne prit pied sur la corde et avança. Au milieu de la rue, il sentit le fragile pont s’effondrer sous ses pieds.

Le gnome disparut soudainement de la vue de Dorian. La surprise le paralysa un instant puis il se précipita au bord du toit. Il ne capta que les derniers mouvements de son camarade… Celui-ci avait rattrapé la corde d’une main et amortit autant que possible la chute contre le mur de la maison sur laquelle il se dirigeait. Il s’arrêta à une paume d’une fenêtre et entreprit immédiatement d’escalader la façade le plus vite possible.

Une fois les bras sur le toit, il vit une main l’attraper par le col et le soulever.

« Dorian ? Mais…
– Chhhht…
– Comment… ?
– J’ai sauté. Maintenant tais-toi, on continue. »

Dans les combles, Shara progressait à pas lentement mesurés. Elle inspectait chaque latte de plancher avant de s’arrêter sur la trappe menant à l’étage. Usant d’un savoir magique soigneusement caché, elle vérifia l’absence de piège de l’autre côté… Semblant rassurée, elle tira dessus pour l’ouvrir. Elle était scellée. Elle ferma les yeux et, sans bruit, articula un juron.

Erkyne et Dorian entrèrent à ce moment là.

« Quel est le problème ? chuchota le gnome
– La trappe est scellée, répondit-elle sur le même ton, et aucun outil ne pourrait en venir discrètement à bout…
– Je le fais.
– Si tu forces, ça cassera.
– On ne peux pas faire travailler le bois ?
– Ça serait trop lent…
– Alors on passe au plan B. »

Shara et Erkyne se retournèrent lentement pour dévisager Dorian.

« Quel plan B ?
– On n’avait pas prévu de plan B.
– Moi si. On passe par la fenêtre. Shara, je t’assure en utilisant les cordes, tu ouvres, tu entres, je passe, Erkyne suit et ferme. On repart par le même chemin. »

Il affronta les regards dubitatifs des ses camarades durant des secondes qui lui parurent au moins des minutes sinon des heures

« C’est très risqué.
– Oui.
– Mais il fait nuit et on est dans un quartier relativement calme…
– On agira vite.
– Moi je le tente. Shara ? »

Elle regardait en direction de la trappe, les yeux dans le flou. Dorian tenta de la faire revenir à la réalité.

« Shara, tu es avec nous là ? »

Sur ces mots, il mit un pied au niveau du bord de la trappe qui bascula sous son poids

« J’suis là oui… »

Elle le suivit sans tarder, imitée par Erkyne.

La trappe donnait dans une chambre confortablement meublée. Y figuraient une solide commode, un lit rustique au matelas de laine épais, un tapis moëlleux et trois monte-en-l’air au comportement plus ou moins précautionneux, le plus costaud d’entre eux faisant actuellement office de tapis pour les deux autres ; Shara alluma le plus naturellement du monde une lanterne sourde, qui leur permit, par une lumière douce, de distinguer ce qui se trouvait autour d’eux. Sous la porte filtrait de la lumière.

« Bon, les garçons, on avance prudemment…
– Euh vous savez que vous me marchez dessus ?
– Tout à fait d’accord Shara, ici c’est une simple chambre de domestique, enfin a priori hein, donc rien ici ne nous intéressera.
– Erk’, j’aimerais respirer normalement, si tu pouvais te lever s’il te plaît…
– Ma chère, tu vois quelque chose de particulier ?
– Moi je vois un humain piétiné par ses collègues…
– Ça a l’air normal… Serrure standard.
– Vous m’écoutez oui ?
– Bon, on peut y aller.
– Merci… »

 Une fois que Shara et Erkyne se fussent levés de leur coussin improvisé, Dorian pût également se remettre debout. Il s’épousseta pendant que le Gnome détaillait silencieusement la pièce. Shara se penchait sur le cas de la serrure, qui n’était pas verrouillée. Elle posa la main sur la poignée et l’abaissa. L’étage trembla.

« T’avais dit qu’il n’y avait pas de piège.
– Je n’ai pas bougé la porte. »

Autre tremblement. Les trois compères s’interrogeaient du regard. Shara releva doucement la poignée et sortit un miroir à manche télescopique de sa trousse à outils. Une nouvelle secousse se fit sentir alors que, visage contre le plancher, elle examinait le couloir. C’est à un séisme qu’ils eussent comparé la vibration suivante s’ils en avaient vécu un. Les lèvres de Shara formèrent les mots « statue animée » à l’intention de ses collègues.

Usant du langage des signes des voleurs, ils convinrent du plan d’action suivant : suivre la créature sans bruit et profiter de la sortie la plus proche, escalier ou porte, pour s’échapper.

La femme ouvrit doucement la porte et se faufila dans le couloir. La créature continuait d’avancer ; devant la pesante masse de pierre et de métal, le corridor s’élargissait pour s’ouvrir sur un passage perpendiculaire et un escalier le prolongeant. Profitant du vacarme d’un nouveau pas, Dorian mit ses pas dans ceux de Shara, vite suivi par Erkyne qui referma délicatement la porte. Quelques gestes plus tard, ils choisissaient de se précipiter dans l’escalier… La descente de celui-ci se fit sans peine, à leur grand étonnement. Arrivés en bas, ils entrèrent immédiatement dans une penderie où étaient entreposés de nombreux vêtements de ville aussi bien que réservés à l’usage domestique. Tout ce chemin était éclairé par des lumignons magiques ingénieusement disposés çà et là, assurant un éclairage constant.

« Si ces messieurs-dames veulent bien se donner la peine de me confier leurs affaires… »

La voix, plutôt grave et légèrement chuintante, s’exprimait sur un ton poli. Les trois malandrins s’interrogèrent du regard. Un toussotement se fit entendre, puis une nouvelle demande : « Êtes-vous attendus par monsieur ? »

Il n’y avait personne ; Shara prit l’initiative et s’enquit doucement :

« Et… vous êtes ?
– L’un des modestes majordomes de la maisonnée, madame.
– Euuuh…
– Devant vous. Je suis le porte-manteau, reprit la voix cette fois-ci un peu pincée, pour ne pas dire vexée.
– Ah, d’accord, dit Dorian, clignant de l’œil en direction d’Erkyne, c’est fort aimable à vous… »

Il empoigna l’objet et le fit promptement disparaître dans l’un de ses sacs, étouffant ainsi ses protestations. Les comparses se figèrent. Pas un bruit, hormis le martèlement des pas du gardien de l’étage supérieur. Ils se détendirent puis explorèrent rapidement l’étage. Deux chambres luxueuses, une salle d’hygiène dans laquelle une cuve était enchantée pour faire chauffer agréablement de l’eau et la penderie occupaient l’espace ; il leur fallait descendre encore un peu.

L’escalier menant au rez-de-chaussée fut inspecté cette fois-ci. Ni l’humaine ni le gnome ne trouvèrent quoi que ce soit, ce qui les plongea dans un état d’intense perplexité inquiète : un magicien, créateur d’objets enchantés par surcroît, qui n’avait nulle part mis en place de dispositif de sécurité, magique ou mécanique ? Voilà qui était bien plus étrange que les harmoniques des chansons audibles depuis la Basilique, harmoniques largement altérées par l’état d’alcoolisation avancée des chantres… Malgré quelques réticences de principe, ils descendirent l’escalier.

Celui-ci menait dans un hall s’ouvrant sur l’intégralité du rez-de-chaussée. Un vestibule était tout de suite à côté de la porte d’entrée ; en face, un salon agréablement meublé donnait sur une salle de réception prévue pour une huitaine de personnes, la cuisine attenante achevant de prendre la surface disponible.

« L’atelier est où ? souffla Shara
– Dans la baraque, normalement.
– C’est vague tu sais Dorian…
– Le grand a raison, c’est ce que notre indic’ nous a soufflé…
– Et d’où est-ce qu’il tenait ses tuyaux ?
– De source sûre, c’est également notre commanditaire. »

Si les armes à feu avaient été inventées, le regard d’Erkyne eût été comparable à un fusil d’assaut sur le point de faire fondre son canon à cause d’un feu roulant trop nourri.

« Tu veux pas tout lui dire non plus ?
– Au point où on en est…
– Mais elle va vouloir ré…
– Elle va vouloir quoi ? Coupa la femme.
– Ta part vient d’augmenter, Shara. C’est une affaire entre bricoleurs de réalité…
– Oh non, il va tout lui dire… se plaignit le gnome.
– Si on n’a pas les dessins, le collectionneur les avait, reprit Dorian en usant de l’argot des voleurs, et il nous a donné des indications fermes… Mais pas assez précises.
– Je vois. Nous allons devoir fouiller… »

 Ces simples mots devinrent chargés de menaces. La demeure, a priori accueillante, se métamorphosa en un sombre monstre farci de pièges tous plus dangereux les uns que les autres, monstre dans la gueule duquel ils avaient pénétré de leur plein gré.

L’exploration des lieux les vit revenir quasiment bredouille, pour leur inquiétude grandissante. Leur seule découverte fut la porte dérobée menant au sous-sol, bien que l’armoire à liqueurs puisse être considérée comme une bonne trouvaille ; quelques bouteilles au cachet intact en disparurent bien vite.

 Ils s’engagèrent à nouveau dans un escalier, plus prudemment cette fois. Il était plus étroit et beaucoup moins décoré que les précédents : les murs, les marches étaient de pierre nue et polie par l’usage. En l’absence de tout luminaire, Shara ressortit sa lanterne ; ils restèrent immobiles le temps que leurs yeux s’habituent à la demi-clarté qui faisait ressortir les ombres des manières les plus inquiétantes.

Dorian prit la tête, suivi de Shara, Erkyne fermant la marche. Le guerrier progressait lentement, pour permettre à ses complices de repérer la moindre anicroche suspecte. Au bout de quelques marches, ils s’arrêtèrent ensemble : un petit tas de cendre se trouvait devant eux.

« Vous croyez qu’on risque la même chose ? Demanda Dorian.
– J’en doute, le glyphe qui a provoqué ça est juste ici, désigna Shara, et ce genre de choses ne fonctionne qu’une fois, mais peut être rechargé.
– De toute façon quelqu’un a marché dedans, regardez… »

De derrière, le gnome pointa un doigt tremblant : sur la marche suivante, de la cendre était clairement répartie en trace de pied.

« Soit le ménage n’a pas été fait, soit quelqu’un a eu la même idée que nous… grommela l’humain en sortant une dague de sa manche.
– Hé, tu sais faire ce genre de trucs toi ? Vous en avez encore des cachotteries de ce genre les garçons ?
– À force de vous fréquenter, j’ai appris un ou deux trucs…
– Ben j’ai appris ce tour avec un navet, et…
– Ça, Erkyne, je ne veux pas savoir. »

Toujours avec la plus grande prudence, ils avancèrent, marche après marche, évitant ici un javelot à ressort (« Classique », d’après le gnome), là une fléchette empoisonnée (« Même pas discret » en dira Shara). L’arrivée au bas de l’escalier ne fut pas tranquille mais bel et bien assortie d’un mouvement de recul.

Devant la dernière marche gisait un cadavre… Ou presque. Ne restait du corps que sa paire de bottes, garnies des pieds de leur défunt propriétaire, un morceau de tibia cassé en ressortant. Le reste du cadavre était répandu partout au sol ; on ne distinguait guère que le sang et des petits bouts de viscères qu’un médecin-légiste eût du mal à reconstituer.

« J’me sens pas bien, là…
– T’as pas fait ton apprentissage sur un champ de bataille. »

Le gnome n’écoutait déjà plus Dorian : il était en train de vomir alors que Shara, une main sur le mur, tournait le dos à la scène.

Le guerrier fit prudemment le tour de la pièce, l’œil inquisiteur, la mine renfrognée.

« Il n’y a pas assez de bidoche pour un corps d’humain, mais vu la taille des bottes, c’est pas un gnome ni un elfe ou un nain.
– Beuuuuuh… gémit Erkyne en guise de réponse.
– Et au milieu de cette salle, j’arrive à peine à voir des espèces de gravures…
– Des gravures ?
– Oui… elles forment une espèce de cercle… »

Shara porta sa main devant les yeux, ne pouvant les fermer plus qu’ils ne l’étaient déjà.

« Oh galère…
– Et un type répandu comme ça, avec autant de morceaux manquants, ça me rappelle…
– … la bataille des champs d’Elyréande.
– Oui.
– Dites moi que vous n’avez pas dit ça les grands…
– Si. C’est un démon qui a fait ça. »

Les trois réussirent à se regarder.

« Ça, les garçons, c’est un contrat pourri que vous avez dégotté.
– Oui… répondirent-ils dans un murmure.
– Et au point où on en est, il faut finir. »

Les garçons déglutirent péniblement. Une porte était là en face et c’était la seule sortie honorable… Tous trois traversèrent l’endroit, suivis par un désagréable bruit de succion à chacun de leurs pas.

Shara et Erkyne examinèrent longuement l’huis. Il avait été fabriqué en bon acier, certainement dans le but de résister à un solide assaut ; sa serrure ne semblait cependant pas particulièrement compliquée. De fait, après utilisation du chipouilleur de douze, la porte s’ouvrit sur un couloir étroit d’où sortit un peu de poussière.

Tout en se plaignant de l’odeur de renfermé, Shara inspecta les abords immédiats pour les déclarer sûrs. Dorian prit la tête, avançant prudemment en fonction des indications de ses comparses. Ça et là, régulièrement, ils s’arrêtaient pour vérifier l’absence de pièges.

Ils débouchèrent vite sur les restes d’un laboratoire. L’établi était brisé en deux ; le petit matériel gisait au sol en de multiples morceaux, parfaits pour un amateur de puzzles parallèles en trois dimensions, quelques grimoires vomissaient leurs pages déchirées et souillées de fluides corporels divers.

« Gros Han comme devant… soupira Erkyne.
– Tu l’as dit…
– Eh, on a au moins le porte-manteau, non ?
– C’est bien maigre, Dorian, se lamenta Shara. Notre client a visiblement eu des ennuis peu de temps avant notre passage…
– Nous ferions mieux de vite rentrer. Le patron aura déjà de quoi faire avec ce qu’on lui ramènera.
– Erkyne a raison. Filons ! » conclut l’humain.

Ils remontèrent quatre à quatre jusqu’à l’étage du garde animé. Ils eurent à nouveau de la chance : celui-ci partait dans un couloir perpendiculaire quand ils eurent besoin de passer. L’entrée dans le grenier nécessita un peu d’acrobatie et une pyramide d’aigrefins. Alors qu’ils parcouraient les toitures, de faibles échos des beuveries saintes se faisaient entendre et saluaient les premiers rayons du soleil.

Pour d’évidentes raisons de discrétion, le dialogue suivant se fit en langage des signes ; en voici une transcription.

« On est en retard !
– Salement même… Vous traînez les garçons !
– Je n’y suis pour rien si je prends beaucoup de volume ! Pas facile de passer au milieu des cheminées sans casser de tuiles !
– On t’a pourtant montré le truc !
– Je sais, j’applique !
– Les grands, arrêtez de vous disputer, on y est… »

Alors que nos trois bandits se faufilaient chez le gnome, un garde cligna des yeux, se les frotta et mit sur le compte de la fatigue l’impression que trois ombres venaient de sauter au dessus de la rue ; puis il prit une autre chope, grâces soient rendues à Der-Nokaz pour sa bière de Feu.

 « Et pour sortir ? C’est quoi votre plan minable, cette fois ?

– On attend la fin des festivités ici… » répondit Erkyne d’un air maussade.

Shara resta bouche bée. Elle se tourna vers Dorian qui était allongé sur sa couche, les bras derrière la tête et les yeux dans le vague de ses pensées. Débarrassé de son attirail martial, il pouvait passer pour quelqu’un de normal, n’était sa musculature puissante. Il ignora totalement la femme. Erkyne, lui, semblait plus nerveux : il était évident qu’il évitait à tout prix le contact avec elle.

« Mais… C’est dans quatre jours !
– Ah euh ben tu vois…
– Mais rien du tout ! s’écria-t-elle. C’était quoi cette affaire pourrie ? Un vrai Valluire, pour s’en mettre plein les poches, ou une vaste fumisterie exprès pour me faire rater un plan rentable dans le port de Medrast ? Une histoire de vengeance entre deux magiciens ? Vous êtes impossibles !
– Calme-toi, chevrota Erkyne. J’ai été engagé par un magicien pour entrer là-bas, récupérer ce qui était récupérable et repartir discrètement, ça je te le jure devant Derçiv Mainsagiles, qu’Il me maudisse si je mens ! J’ai pensé que vous étiez les deux meilleurs compagnons pour ce coup et j’avais raison, on s’en est sortis ! Mais que quelqu’un passe avant, ça, je pouvais pas savoir !
– Mouais, j’ai du mal à te croire… bougonna Shara.
– Et le commanditaire ? Tu le vois quand ? intervint Dorian.
– Ben on peut le voir demain, devant la porte sud, vers minuit… Il m’a dit qu’il y serait tous les jours à partir du troisième jour des fêtes…
– C’est loin, la porte sud ?
– On est à côté, une centaine de mètres au plus…
– En passant par où ?
– Les remparts, bien sûr. »

Et le lendemain, pendant la nuit..

« Par les remparts, qu’il disait !
– Tu vas nous faire repérer Shara.
– Dorian a raison ! Il y a tout de même des gardes en haut…
– C’est pas une raison pour nous faire passer par l’extérieur !
– Tu vois un meilleur chemin ? Repartit le gnome.
– Oui : par le chemin de ronde !
– Il est farci de gardes tu sais… soupira Dorian.
– Comme si on n’avait pas l’habitude de s’en occuper…
– Ils ont tous un tonneau avec eux… »

Quelques silencieux mètres plus tard, Shara conclut que finalement, c’était pas mal, cet itinéraire alternatif.

 La porte sud était bâtie sur le même modèle que ses trois sœurs : haute d’une dizaine de mètres, massive, en bois solide et renforcé du meilleur acier possible, potentiellement doublée d’une lourde herse prête à s’abattre à la moindre alerte. Tout contre l’extérieur de la porte, on discernait à peine une silhouette humaine. Les trois cambrioleurs descendirent promptement ; Erkyne fit signe à ses collaborateurs de rester en retrait. Il tendit en silence la besace infinie contenant leur maigre butin. L’homme fit un mouvement de la main. Celle-ci se nimba d’un faible halo bleuté qui fut vite repris par ses yeux. La passe magique était connue, il s’agissait d’une simple divination permettant de savoir ce que contenait un objet tenu en main. Dorian et ses acolytes hochèrent la tête avec satisfaction : leur commanditaire savait ce qu’il faisait.

Une bourse plutôt rebondie passa de main en main, puis l’homme prononça des syllabes occultes pour disparaître progressivement. Un peu dépités, Shara, Erkyne et Dorian rentrèrent par le même chemin pour partager leur butin. Quelques jours plus tard, ils se séparaient, profitant de la réouverture des portes d’Ernuwel ainsi que de la fatigue généralisée consécutives aux libations – d’aucuns diraient orgies – s’étant déroulées pendant la semaine.

Dorian partit rejoindre une compagnie de mercenaires ; l’on trouvait toujours un seigneur cherchant à agrandir ses terres. Erkyne quitta la soupente qu’il occupait clandestinement pour retourner dans ses forêts natales, en prenant garde toutefois à prendre le chemin le plus long et le plus rentable possible. Shara, elle, marcha un jour puis fit demi-tour. La voleuse, depuis devenue enchanteresse, reprit possession de sa maison, récupérant des mains de son apprenti son majordome de bois. Bien que satisfaite des défenses mécanique, elle le renforça d’un soupçon de magie, créa de nouveaux pièges et reprogramma son gardien animé afin que son ouïe soit plus performante.

***Edit 09/11/2013 : correction de petits détails.

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